Quand la justice laissait parler les dés : une étude éclaire des jugements suédois des 18ème et 19ème siècles
Publié le 19/08/2025
Publié en 2014 dans le UNLV Gaming Research & Review Journal, un article signé par l’anthropologue Per Binde exhume un pan méconnu de l’histoire judiciaire suédoise : dans certaines affaires d’homicide impliquant plusieurs auteurs « également coupables », les tribunaux imposaient un lancer de dés pour décider qui serait exécuté et qui écoperait d’une peine moindre. L’étude, fondée sur des sources historiques, replace ces tirages au sort judiciaires dans une réflexion plus large sur la place du hasard — sacré ou profane —, dans nos sociétés.
Des tirages au sort mortels pour départager les co-auteurs de crimes
L’auteur plaide pour un élargissement du champ des gambling studies au-delà du seul jeu d’argent commercial, en intégrant des pratiques voisines telles que la cléromancie (divination par le tirage au sort) ou les lots séculiers utilisés pour trancher des conflits. En prenant au sérieux ces « cousins » du jeu, soutient-il, on gagne un point de vue renouvelé sur les fonctions sociales du hasard — qu’il s’agisse de départager des responsabilités, d’asseoir une autorité, ou d’apaiser un corps social confronté à l’irréconciliable.
Au cœur du matériau présenté, des cas précis : lorsque plusieurs personnes étaient reconnues co-responsables d’un homicide sans hiérarchie claire des culpabilités, la cour ordonnait un jet de dés. Le sort désignait celui qui subirait la peine capitale, les autres se voyant infliger des sanctions moins lourdes. Trois logiques distinctes émergent de ces usages : une « dissuasion à moindre coût » (frapper un seul coupable pour marquer les esprits), une « loterie de la grâce » (laisser au hasard le pouvoir d’épargner), et une cléromancie supposée « révélatrice de culpabilité » (le sort comme révélateur d’un jugement divin). Ces ressorts, souligne l’étude, condensaient une vision du hasard à la fois instrumentale et morale.
Ce recours au sort n’était pas une extravagance isolée mais s’inscrivait dans une économie judiciaire contrainte, où l’exemplarité de la peine comptait autant que sa distribution. En procédant par dés, le tribunal évitait un long débat d’individualisation — parfois impossible —, tout en affichant un souci d’équité procédurale entre comparses. L’opération, spectaculaire et codifiée, déplaçait vers le hasard la charge de l’arbitrage ultime, au prix d’un paradoxe : conférer à l’aléa un rôle souverain dans l’allocation de la mort.
Aux frontières du jeu : du hasard sacré aux casinos modernes
En filigrane, Per Binde interroge les similitudes et écarts entre ces tirages judiciaires et le jeu commercial contemporain. Le parallèle n’est pas une équivalence, mais une invitation à penser par « ordre de similitude » : certaines pratiques partagent des mécaniques similaires (mise en jeu, aléa, gain/perte), sans appartenir au même monde normatif. Cette approche polythique, qui refuse toute frontière trop étanche, éclaire la persistance d’un même langage du hasard, transposé de l’autel et du tribunal aux salles de jeux modernes.
L’étude rappelle ainsi que le hasard n’est pas qu’un divertissement ou un risque statistique ; il peut être une technologie sociale, mobilisée pour décider, légitimer, voire moraliser. De la « loterie du pardon » d’hier aux tirages qui rythment nos loisirs, la continuité n’est pas tant institutionnelle que cognitive. Ainsi, la foi — religieuse, civique ou ludique — résiderait dans la vertu d’un sort « impartial ». En exhumant ces « jeux de vie et de mort », la recherche jette une lumière crue sur nos propres usages du hasard, et sur ce que nous attendons de lui quand nous lui déléguons le pouvoir de trancher.